« La vie, c’est le crime, le vol, la jalousie, la faim, le mensonge, la fuite, la bêtise, les maladies, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les monceaux de cadavres.»
Par un de ces heureux hasards que réserve parfois la vie de lecteur, je suis tombée sur un essai d’Oxana Khlopina, universitaire française originaire de Sibérie, consacré à Moravagine de Blaise Cendrars. Issu d’une thèse doctorale soutenue à l’Université Paris X en 2007, cet ouvrage met en lumière l’importance des sources et des expériences russes dans la genèse de l’un des romans les plus fascinants de l’écrivain franco-suisse.
Avant même d’avoir lu Moravagine, j’avais déjà rencontré son ombre à travers le regard d’Oxana Khlopina. Quelques pages ont suffi pour éveiller ma curiosité. Le synopsis du roman avait quelque chose d’irrésistible : l’histoire d’un être dévoré par la folie, la violence et une énergie destructrice hors du commun, racontée par son témoin privilégié, Raymond la Science, et constamment traversée par l’ombre de son créateur.
Grâce à la librairie française Tiempos Futuros, à Bogotá, j’ai finalement pu me procurer le roman. J’y ai découvert un récit foisonnant où se mêlent révolutions, voyages, crimes, aventures et réflexions philosophiques. Deux antihéros dominent cette fresque démesurée : Moravagine, force de destruction quasiment mythique, et Raymond la Science, médecin, compagnon de route et chroniqueur de ses excès.
Très vite, j’ai compris que je n’avais pas affaire à un simple roman d’aventures. C’est précisément là que la lecture de l’essai d’Oxana Khlopina prend tout son sens : tandis que le roman nous entraîne dans le vertige de l’action, l’étude critique nous offre les clés nécessaires pour comprendre l’origine des personnages, des thèmes et des obsessions qui traversent l’œuvre.
Pour comprendre Moravagine, il est cependant utile de revenir à un épisode essentiel de la jeunesse de Blaise Cendrars. Avant de devenir l’un des grands écrivains de langue française du XXᵉ siècle, il séjourna en Russie alors qu’il n’avait que dix-sept ans. Moscou, Saint-Pétersbourg, la Révolution de 1905, les milieux intellectuels et révolutionnaires laissèrent sur lui une empreinte profonde qui se retrouvera plus tard au cœur de Moravagine. C’est précisément cette influence russe qu’Oxana Khlopina met remarquablement en lumière dans son étude.
Moravagine à travers le regard d’Oxana Khlopina
Oxana Khlopina ne se contente pas d’étudier Moravagine ; elle l’éclaire de l’intérieur. Pour elle, il s’agit d’« un grand livre, étonnant, détonant, aux allures de roman d’aventures ». Un récit dont le protagoniste est un « idiot » de sang royal, une « bête humaine » enfermée depuis sa naissance qui s’évade d’un asile grâce à la complicité d’un jeune médecin, parcourt le monde, devient terroriste, chercheur d’or puis aviateur, tout en laissant derrière lui un sillage de destruction.
La lecture proposée par Oxana permet de comprendre que Moravagine est bien davantage qu’un roman d’aventures. Dans cette œuvre, Blaise Cendrars donne libre cours à son double démoniaque et compose le portrait d’une époque tourmentée, peuplée de personnages réels et imaginaires, traversée par des interrogations philosophiques, des obsessions esthétiques et des conflits historiques. C’est pourquoi elle considère ce roman comme une porte d’entrée privilégiée vers la vie et l’œuvre de Cendrars, toutes deux marquées par la présence de cette étrange créature littéraire nommée Moravagine.
Parmi les nombreuses découvertes offertes par l’essai, les chapitres consacrés à la Russie, Arrivée en Russie et Mascha, m’ont particulièrement impressionnée. Oxana y reconstitue avec précision la manière dont les expériences de jeunesse de Cendrars à Moscou et à Saint-Pétersbourg se sont transformées en matière romanesque. Le jeune apprenti joaillier qui assiste à la Révolution de 1905, découvre la poésie et se trouve plongé dans le climat politique de son temps utilisera plus tard ces souvenirs pour bâtir l’univers de Moravagine.
Comme l’écriture du roman s’est étendue sur plusieurs années en raison de l’interruption provoquée par la guerre, Cendrars eut le temps d’approfondir sa connaissance d’un monde intellectuel qui observait alors avec fascination les révolutionnaires russes. Beaucoup d’entre eux étaient présentés comme des martyrs modernes, des hommes et des femmes prêts à tout sacrifier pour une idée. Oxana montre comment cette vision du terrorisme révolutionnaire, presque perçu comme une expérience mystique, trouve un écho constant dans le roman.
Il est également fascinant de suivre les influences mises au jour par la chercheuse. D’un côté plane l’ombre de Fiodor Dostoïevski ; de l’autre apparaît la figure bien réelle de Boris Savinkov, écrivain, homme politique et révolutionnaire russe impliqué dans l’organisation d’attentats contre le régime tsariste. Grâce au travail d’Oxana, on comprend mieux pourquoi Raymond la Science et Moravagine connaissent si intimement la clandestinité, la peur de l’arrestation, la préparation des attentats et les conséquences morales de la violence. Derrière la fiction se cache une expérience historique concrète que Cendrars a observée, entendue et transformée en littérature.
L’un des aspects les plus intéressants soulignés par Oxana est la vision profondément désenchantée que Cendrars offre du terrorisme révolutionnaire. Loin de glorifier ses personnages, il montre leur isolement social, leur marginalité, le vide qui les entoure et une solitude impossible à combler. Les protagonistes de Moravagine subissent la même tragédie que Savinkov et nombre de ses compagnons : ils finissent par perdre la foi dans ce pour quoi ils étaient prêts à mourir. Soudain, tout paraît vain : la lutte, le sacrifice, la violence et jusqu’à l’existence elle-même.
Et c’est précisément au cœur de ce désenchantement qu’apparaît l’amour, incarné par Mascha. Oxana consacre des pages mémorables à l’analyse de ce personnage complexe et contradictoire : une femme oscillant entre masochisme et sadisme, mais qui finit par exercer une étrange domination sur deux hommes profondément misogynes. À travers elle, le roman explore les liens entre désir, violence, révolution et pouvoir. Mascha n’est pas seulement l’amante de Moravagine ; elle est aussi l’une des plus grandes énigmes de l’œuvre.
Mais le principal mérite de cet essai ne réside pas uniquement dans ses analyses littéraires. Oxana réalise quelque chose d’encore plus précieux : elle parvient à reconstruire la voix même de Cendrars. Tout au long de son enquête, elle exhume des entretiens, des déclarations et des témoignages qui permettent d’approcher l’écrivain sans intermédiaire.
Grâce à elle, nous découvrons un Cendrars surprenant, qui déclarait sans ambages :
« J’ai horreur d’écrire » – lance Cendrars dans un entretien avec Michel Manoll en 1950. Il revenait sur cette contradiction qui l’a poursuivi toute son existence :
« Imaginer un roman, trouver un sujet, créer des personnages autour de ce sujet, les faire évoquer devant soi et les mener, les faire participer à l’action, les mêler à toutes espèces d’aventures vécues, tout cela est amusant, passionnant et cadre bien avec ma paresse native, mais le jour où l’on va matérialiser tout cela en noir sur blanc, sur du papier, je commence à souffrir. »
Ce même travail de recherche documentaire nous permet de découvrir une autre facette essentielle de l’auteur : son rapport presque physique à la lecture. Oxana rapporte une confession extraordinaire de Cendrars :
« Depuis ma plus tendre enfance, depuis que maman m’a appris à lire, j’avais besoin de ma drogue, de ma dose dans les vingt-quatre heures, n’importe quoi, pourvu que ce soit de l’imprimé ! » C’est un besoin physique, comme la nourriture : « Tout ce qui me tombait sous la main, je le dévorais ».
Oxana, de son côté, approfondit l’univers littéraire de Cendrars en mettant en lumière l’empreinte de certains de ses grands maîtres spirituels. Elle évoque notamment Remy de Gourmont, Jules Verne, Gérard de Nerval, Nietzsche, Schopenhauer, Rilke, Knut Hamsun, Gogol et Dostoïevski, parmi tant d’autres. Et elle conclut en disant: Pour Cendrars, la lecture est aussi une forme de pèlerinage. C’est le cas pour la Patrologie de Migne que Cendrars évoque à plusieurs reprises comme son livre de chevet, ou encore L’Idiot de Dostoïevski, qu’il dit relire tous les ans pour ne pas oublier la belle langue russe”.
Ce que j’ai trouvé chez Cendrars
Cendrars s’introduit dans l’histoire de son protagoniste à travers un procédé littéraire aussi audacieux que pervers, un choix narratif qui révèle une grande part de son génie. Cela me fait penser à certains maîtres de la peinture qui ont décidé de s’inclure discrètement dans leurs propres œuvres. Raphaël apparaît dans L’École d’Athènes parmi les philosophes ; Michel-Ange a laissé son visage sur la peau écorchée de saint Barthélemy dans Le Jugement dernier ; et Velázquez s’est représenté en train de peindre dans Les Ménines, brouillant les frontières entre réalité et représentation.
En tant que lectrice, je me suis trouvée face à une narration aussi complexe que captivante. Bien que Raymond occupe la place principale en tant que narrateur, le roman devient progressivement polyphonique et permet également d’entendre la voix de Moravagine et celle de Cendrars lui-même. Entre les trois se construit un récit riche en références historiques, cliniques, philosophiques et littéraires, qui invite constamment à la réflexion.
Dans cette même perspective, l’auteur franco-suisse semble rechercher un effet similaire. Au cours de la dernière partie de Moravagine, il apparaît sous son propre nom et rejoint l’aventure lorsque le personnage devient aviateur. On y retrouve également le critique féroce de la guerre qu’il fut dans la réalité. Il est difficile de ne pas percevoir l’écho autobiographique lorsque Raymond la Science évoque la perte de sa jambe, tandis que Cendrars lui-même avait perdu une partie de son bras droit pendant la Première Guerre mondiale.
Mon édition française comprend également le Pro domo, un texte fascinant parce qu’il ouvre une porte directe sur l’esprit de l’auteur. Cendrars y explique comment la figure de Moravagine est née de sa rencontre avec un homme nommé Starckmann et comment cette idée s’est progressivement développée jusqu’à devenir une véritable obsession. Même pendant la guerre, alors qu’il devait tenir un fusil plutôt qu’une plume, le personnage continuait de l’accompagner.
C’est peut-être là la révélation la plus intéressante que laissent à la fois le roman et l’essai d’Oxana Khlopina : pour Cendrars, écrire n’était ni un métier ni une discipline intellectuelle. C’était une obsession. Une force qui ne l’abandonnait ni le jour ni la nuit.
Si Moravagine m’a permis d’admirer l’imagination débordante de l’auteur, l’essai d’Oxana Khlopina m’a permis d’entrer dans son atelier secret, de découvrir l’origine de ses personnages, de ses obsessions et de ses fantômes. C’est pourquoi je recommande la lecture des deux ouvrages. Le roman éblouit ; l’essai l’éclaire. L’un enrichit l’autre. Ensemble, ils permettent d’approcher non seulement l’un des romans les plus singuliers du XXᵉ siècle, mais aussi l’esprit inquiet et fascinant de Blaise Cendrars.
Remerciements à la librairie Tiempos Futuros