La disparition et l’assassinat de femmes et de jeunes filles autochtones constituent l’un des fléaux les plus graves et persistants au Canada. Pendant des décennies, ce phénomène est resté en marge des grands médias et du débat public, cantonné aux milieux militants, autochtones ou universitaires. Aujourd’hui, cette violence structurelle trouve un écho inattendu dans le roman noir européen grâce à l’écrivain français Franck Thilliez et à son roman Norferville, une œuvre qui met en lumière une plaie ouverte dans le nord canadien, en particulier au sein des communautés inuit et des Premières Nations.
À travers une intrigue de fiction inspirée de faits réels, Thilliez place au premier plan une réalité qui a profondément marqué le Canada : les femmes et les jeunes filles autochtones disparues ou assassinées, victimes d’un enchevêtrement d’exclusion sociale, de pauvreté, de racisme institutionnel et d’abandon historique.
La dureté qui traverse Norferville entre en résonance directe avec la mission de la National Inquiry into Missing and Murdered Indigenous Women and Girls (MMIWG), l’enquête nationale créée pour examiner et rendre compte des causes systémiques de toutes les formes de violence à l’encontre des femmes et des jeunes filles autochtones au Canada, y compris la violence sexuelle.
Le mandat de cette enquête est clair : analyser les facteurs sociaux, économiques, culturels, institutionnels et historiques qui expliquent la vulnérabilité particulière des femmes autochtones ; évaluer les politiques et pratiques existantes ; et identifier celles qui contribuent réellement à réduire la violence et à accroître la sécurité. Il s’agit, en essence, de reconnaître qu’il ne s’agit pas de faits isolés, mais du résultat d’un système défaillant pendant des générations.
Franck Thilliez : du polar français au Grand Nord canadien
Franck Thilliez, écrivain français né en 1973, a étudié l’ingénierie informatique et travaillé plusieurs années dans l’industrie avant de se consacrer entièrement à la littérature en 2005. Dès ses débuts, il s’est imposé comme l’une des figures majeures du polar européen. La reconnaissance arrive avec La Chambre des morts, roman qui lui vaut les prix Quais du Polar et SNCF du meilleur polar français, et qui sera ensuite adapté au cinéma.
Parmi ses ouvrages les plus connus figurent L’Ange rouge, Gataca, Atomka et Paranoïa. Avec Norferville, Thilliez élargit son regard vers l’Amérique du Nord et s’attaque à une problématique sociale et politique d’une profonde complexité.
Situé à l’extrême nord du Québec, Norferville est un récit oppressant qui expose une violence réduite au silence. Teddy Schaffran, détective et criminologue lyonnais, apprend que le corps de sa fille a été découvert dans une ville minière très isolée du Grand Nord québécois, Norferville. Morgane a été sauvagement mutilée, abandonnée dans la neige non loin d’une réserve autochtone. Sans réfléchir, Teddy plaque tout pour se rendre sur place, bien décidé à comprendre ce qui s’est passé.
Là-bas, Léonie Rock, un flic métis, est mise sur l’affaire. Elle est alors contrainte de renouer avec cet endroit coupé de tout où elle est née et où, adolescente, trois inconnus l’ont violée. Un retour vers son enfer, alors que les températures frôlent les -20°C. Ensemble, ces deux êtres éprouvés par la vie vont se démener pour trouver des réponses malgré l’inhospitalité de la nature et des hommes.
Le froid extrême, avec une température ressentie descendant jusqu’à –40 °C, n’est pas un simple détail climatique : il constitue un élément narratif à part entière, renforçant le sentiment d’isolement, de dénuement et d’hostilité. Thilliez parvient à faire ressentir au lecteur le poids du Grand Nord à chaque page. Le récit s’entrelace avec des éléments culturels réels, comme le Tshiuetin ou « Vent du Nord », nom du train exploité par la Transport Ferroviaire Tshiuetin, première compagnie ferroviaire au Canada détenue par des Premières Nations, essentielle pour relier les communautés autochtones du Québec et du Labrador. Le roman intègre également des mythes et légendes des réserves, tels que le Windigo, créature mi-homme mi-animal au cœur de glace, vivant au plus profond de la forêt et s’approchant des humains lorsqu’il est en colère, se nourrissant de toute forme de vie, en particulier de chair humaine.
Québec, beauté et contradiction
Thilliez décrit le Québec avec une précision presque documentaire : un territoire trois fois plus vaste que la France, où les températures peuvent descendre en dessous de –50 °C, comptant plus de 500 000 lacs et près de 12 % de sa superficie recouverte d’eau douce. Des fleuves comme le Saint-Laurent cohabitent avec une nature grandiose qui contraste avec la rudesse de la vie dans des communautés isolées.
Cette apparente monotonie et cette beauté se fissurent avec la disparition de jeunes femmes autochtones, la consommation problématique d’alcool et de drogues, ainsi que les réseaux de prostitution : des éléments qui ne relèvent pas de la fiction, mais reflètent une réalité largement documentée.
Au-delà du suspense, Norferville renvoie directement aux rapports sur les femmes autochtones disparues et assassinées et aux efforts de l’État canadien pour reconnaître sa responsabilité, réparer les victimes et affronter un passé marqué par les abus sexuels, la violence intrafamiliale et des crimes commis parfois même par des autorités.
De nombreuses survivantes osent aujourd’hui porter plainte, une étape fondamentale, bien que tardive. Le Canada porte cette dette historique et morale : pendant des années, il a nié ou minimisé ces crimes, ainsi que l’existence de réseaux d’exploitation et de traite dans les territoires autochtones.
Le roman de Thilliez contribue à faire connaître à l’échelle internationale une problématique encore peu connue en dehors du Canada et invite les lecteurs à approfondir les rapports officiels sur ce fléau terrible. En ce sens, la littérature devient un acte de mémoire et de dénonciation, rappelant qu’il n’est jamais trop tard pour affronter une vérité dérangeante.